Extrait d’un entretien avec Mathilde Lequenne : 

J : J'ai fouillé dans mes dossiers photos en les classant par thème ou par mot-clef. La photo n'est pas ma pratique principale, mais j'en fais régulièrement, dans des contextes très différents. J'avais envie d'enquêter : Pourquoi avoir pris ces photos ? Est-ce la forme qui m'intéresse ? Le thème ? Le contexte ? Ou s'agit-il uniquement d'une recherche esthétique ? Pourquoi figer une chose plutôt qu'une autre ? Quel rôle joue la mémoire de ces moments dans mon travail ?

J'ai fais des rapprochements entre des photographies qui n'ont aucune concordance géographique ou temporelle, Australie 2013 et Alsace 2020, dans des contextes très différents. Mais je retrouve constamment les même préoccupations : des questions écologiques, le temps qui nous échappe, la facture des choses, la présence du textile dans des environnements sociaux...

La première double page : à gauche une image qui date de 2017 lorsque j'étudiais à Nuremberg. Une énorme lanterne comme un guide dans la nuit. Très haut. Je passais souvent par là, des moments solitaires, je rentrais à pied en traversant la ville et je levais les yeux au ciel pour la regarder. Je ne sais toujours pas à quoi elle servait, ce n'était pas un éclairage public.

M : C'est une installation d'une artiste ? On dirait une sculpture en pierre.

J : Non, C'est un ballon en mousse qui flottait sur une rivière à Mulhouse. J'aime beaucoup cet objet qui devient un astre dans le ciel, mais ce n'est que le reflet des arbres dans l'eau. Il est dédoublé. Il y a l'illusion et le vrai.

M : C'est quoi?

J : C'est une graine rouge. J'en ai trouvé beaucoup en Australie, en 2015. Je ne les ai jamais identifiées. Le pain et les mains, c'est en Bosnie, d'un côté le pain, de l'autre la graine mystérieuse.

En Bosnie, j'avais trouvé une plante en forme de soleil, elle poussait très près du sol, piquante, mais comme un soleil sur la terre. Elle me plaisait énormément, j'ai fait un croquis, et j'ai ramassé ses graines. L'été suivant, dans les Causses je découvre cette même plante accrochée sur les portes des maisons. Ici les gens connaissaient la plante et sa signification, la Cardabelle, cloutée sur les étables pour protéger les animaux.

Ensuite, un amas de fils dans l'usine DMC. Il y avait de grands tas, plus ou moins compactés. Il s'agisait des fils à jeter, parfois le mordant n'avait pas fait effet.

M : Ils deviennent quoi ?

J : Ils les compactent à la manière de César, en gros blocs, des sculptures.

La photo à Bcharré je l'ai nommée l'Ermite. On l'avait tellement cherché, sans jamais le rencontrer. Il reste un mythe.
Cette vallée est magique. C'est le début d'une aventure qu'on connait bien, une image pleine d'attentes.

M : C'est la guerre en Bosnie ?

Oui. Je l'ai nommée Seuils. Le seuil de cette porte évidemment, mais c'est aussi le début, l'entrée, et le renouveau. Les arbres poussent, la maison pousse. Un combat lent entre les murs et la nature. Tout autour, les champs étaient minés, impossible de quitter les chemins. Et cette maison qui poussait comme un message d'espoir. À côté une photo nommée Ruines, la souche d'un arbre, une image d'une incroyable violence. La coupe était fraiche, la sciure tombait. C'est étrange on pourrait dire que la première photo montrant les ravages de la guerre en Bosnie est violente, mais je trouvais celle-ci beaucoup plus impactante.

La temporalité n'est pas la même, en fait. C'est de la violence des Hommes, faite aux Hommes, alors que la nature reprend ses droits. Ici c'est vraiment une violence de l'Homme dans un environnement naturel.

La fuite, une image prise au Château du Dreistein, le bloc de grés tente de s'échapper du mur, comme dans un jeu de Kapla.

M: Tu te souviens du Château sur la route de Bcharré? Il date du temps des Croisades, juste à côté de l'autoroute et d'un barrage en construction. Des publicités pour du labneh et de l'Arak, datant des années 70/80 sont peintes surle béton. C'est violet et vert. Et derrière le château, ils détruisent la montagne pour construire un barrage. Ton histoire me fait penser à ça.

J:Intérieur 1, et Intérieur 2, la première présente la vue depuis ma fenêtre à Sarajevo, on aperçoit la mosquée. Le muezzin chantait mal, l'entendre aurait pu nous donner un sentiment de mélancolie lointaine.

M : Une nostalgie d'un lieu qu'on ne connaît pas.

J : Mikael me parlait beaucoup de la guerre en Yougoslavie et du siège de Sarajevo, ce n'est pas anodin d'aller dans cette ville pour un serbe.

Je l'ai mise à côté de cette photo, comme une sortie vers la lumière, en réalité c'est un grand puit. J'aimais le faisceau de lumière qui vient du haut et tombe au sol.

Et là, une vue du puit. On ne voit pas le fond. C'est au château du vieux Winstein. Je l'ai mis en relation avec l'image de l'Australie nommée Sècheresse. Évoquant les changements climatiques.

Celle-ci je l'ai appelée Ecologie, c'est au Knibiss, tout en haut de la Forêt noire. C'est un endroit magnifique, on aperçoit une mer de nuages et quatre éoliennes qui dépassent.

M : On dirait une inondation.

J : Complètement.

Et la plage de Beyrouth à côté du gobelet en plastique, c'est évidemment ironique elle s'appelle illusion.

M : Lorsque je vois des photos du Liban dans des magazines, la pollution est invisible. C'est la magie des images.

J : Une masse organique, comme une formation géologique, des couches qui se superposent formant des reliefs et des bourrelets. C'est cet empilement progressif que je trouve beau dans le geste. À côté des tapis de prières empilés derrière la fenêtre d'une mosquée.

Et les rideaux de Beirouth.

M : C'était à Bourj Hammoud, je reconnais le drapeau. Au Liban, les drapeaux et les fanons ce sont des marqueurs de territoires.

J : Un chiffon abandonné dans les ronces, une photo prise au Heiligenberg. Pollution et marqueur du passage huamin. Le textile est si proche du corps humain et de son intimité qu'il devient souvent sinistre lorsqu'il est abandonné dans la nature.








 

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